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Profilage du coureur à pied : Approche critique autour de l'étude de Van Oeveren et al 2021

Prévention des blessuresMusculosquelettique
Profilage du coureur à pied : Approche critique autour de l'étude de Van Oeveren et al 2021

Contributeurs

Fabien Gautheron

Masseur-kinésitherapeute, expert en course à pied

Notes de la Masterclass

Profilage du coureur à pied : un outil clinique pour individualiser l’analyse et la prise en charge

Introduction

La masterclass présentée par Fabien Gautheron aborde l’intérêt du profilage du coureur à pied et propose une analyse clinique approfondie de son utilité en kinésithérapie. Kinésithérapeute depuis 2004, spécialisé dans la pratique sportive et également en milieu hospitalier psychiatrique, formateur au sein de Calife et impliqué dans la formation TREC dédiée à la prise en charge des coureurs, Fabien Gautheron propose ici une lecture critique du profilage à partir notamment du travail de Van Hooren et collaborateurs publié en 2021.

L’enjeu de cette approche n’est pas de proposer une nouvelle catégorisation simpliste du coureur, ni de défendre un outil “à la mode”, mais de réfléchir à ce que le profilage peut réellement apporter au raisonnement clinique. L’idée centrale est la suivante : mieux comprendre comment un coureur produit sa locomotion permet d’orienter plus finement la rééducation, l’entraînement, la prévention des blessures et l’adaptation des contraintes.

Profilage du coureur : entre promesse d’individualisation et simplification excessive

Le profilage du coureur s’inscrit dans une tendance plus large du sport et de la médecine à classer, catégoriser et regrouper les individus à partir de données observables. Cette logique répond à un besoin cognitif fondamental : réduire la complexité pour faciliter la décision. Les neurosciences montrent en effet que le cerveau cherche spontanément à limiter l’ambiguïté en construisant des catégories plutôt qu’en traitant chaque situation comme totalement unique.

En clinique, cette tension est constante. D’un côté, nous revendiquons une prise en charge individualisée ; de l’autre, nous avons besoin de modèles, de cadres et de protocoles pour orienter notre action. Le profilage s’inscrit précisément dans cet espace intermédiaire. Il ne permet pas une individualisation absolue, mais il peut offrir une grille de lecture utile pour comprendre les grandes tendances fonctionnelles d’un coureur.

L’étude de Van Hooren et al. (2021) s’inscrit dans cette perspective. Son objectif est de rassembler les variables pertinentes de la course à pied afin d’identifier des profils pouvant aider à structurer l’analyse clinique. L’intérêt n’est donc pas de dire comment un coureur “doit” courir, mais de mieux comprendre de quelles ressources il dispose et quelles contraintes sa stratégie de course fait peser sur son organisme.

Comprendre la course à pied comme un système interdépendant

La prédominance du plan sagittal, sans oublier le reste

Les travaux d’Arellano et Kram (2014) montrent que l’essentiel du coût métabolique de la course est lié au plan sagittal. Environ 80 % du travail énergétique s’y concentre, contre 7 % pour le retour de jambe et 2 % pour le plan frontal, le reste correspondant à des ajustements interplans.

Cette donnée oriente naturellement l’analyse vers les paramètres sagittaux du déplacement du centre de masse. En pratique, cela explique pourquoi tant de modèles de profilage s’intéressent prioritairement à la cadence, à la longueur de pas, au temps d’appui, au temps de vol et à l’oscillation verticale. Pour autant, cette focalisation ne doit pas faire oublier qu’environ 20 % de la problématique fonctionnelle échappe à ce cadre, notamment lorsqu’il s’agit de pathologies latérales, d’instabilités frontales ou de troubles liés au contrôle segmentaire.

Sur le plan clinique, cette nuance est essentielle. Un profilage centré sur le sagittal peut être pertinent pour comprendre une partie importante de la stratégie de course, mais il ne suffit pas à lui seul à expliquer toute la clinique du coureur.

Vitesse, cadence et longueur de pas : un système indissociable

La vitesse de course résulte de l’interaction entre la cadence et la longueur de pas. Ces deux paramètres dépendent eux-mêmes de facteurs anthropométriques, comme la longueur des segments, mais aussi de facteurs nerveux, musculaires et mécaniques.

Il est donc impossible d’interpréter un paramètre isolément. Modifier la longueur de pas entraîne mécaniquement une modification de la cadence si la vitesse reste constante. Modifier la cadence influence le temps d’appui, le temps de vol, la capacité de freinage, la propulsion et le déplacement vertical du centre de masse. Autrement dit, chaque ajustement a des effets à l’échelle de tout le système locomoteur.

C’est un point clinique majeur. Lorsqu’un thérapeute agit sur un paramètre, par exemple en demandant au coureur d’augmenter sa cadence, il ne modifie pas seulement un chiffre. Il agit sur un écosystème mécanique complet. Le raisonnement ne peut donc pas être linéaire.

Fabien Gautheron compare cette logique à celle d’un égaliseur sonore : on ajuste un curseur, mais l’ensemble du signal est modifié. Cette image est particulièrement utile en pratique. Elle rappelle qu’il n’existe pas de paramètre universellement optimal, mais des réglages adaptés à une vitesse, à un contexte, à un objectif et à un état de ressources donné.

Une donnée centrale : à chaque vitesse son pattern de course

L’un des messages les plus importants de la masterclass est qu’il n’existe pas un style de course fixe, valable pour toutes les allures. Chaque vitesse induit une organisation spécifique des paramètres de course. Cela implique qu’un même coureur peut présenter des profils différents selon qu’il court à allure confortable, à allure seuil ou à allure élevée.

Cette idée est fondamentale pour la clinique. Elle signifie qu’une analyse réalisée à une seule vitesse n’est jamais suffisante si l’objectif est de comprendre le comportement global du coureur. Fabien Gautheron souligne d’ailleurs l’intérêt d’évaluer le coureur à une vitesse de confort et à une vitesse d’inconfort afin d’observer comment son organisation se modifie.

Cette approche permet de mieux distinguer deux notions souvent confondues : être adapté et être adaptable.

Coureur adapté ou coureur adaptable : une distinction essentielle

Un coureur adapté est un coureur très efficace dans un contexte donné, à une allure donnée, pour une demande donnée. Cette spécialisation peut favoriser la performance, mais elle augmente aussi la vulnérabilité dès que le contexte change.

À l’inverse, un coureur adaptable dispose d’un répertoire plus large de solutions motrices. Il peut tolérer des variations d’allure, de terrain, de chaussage ou de charge d’entraînement avec moins de risque de décompensation. Pour Fabien Gautheron, le coureur adaptable est souvent le coureur le plus “en santé”, tandis que le coureur trop spécialisé est potentiellement plus exposé aux blessures.

Cette distinction a des implications directes pour l’entraînement et la rééducation. Une prise en charge pertinente ne doit pas seulement chercher à rendre le coureur performant dans son pattern habituel, mais aussi à élargir ses capacités de réponse à d’autres contraintes. Cela suppose de varier les sollicitations, de développer différents registres mécaniques et de ne pas enfermer le coureur dans une seule solution motrice.

Les paramètres clés de la foulée

Temps d’appui, temps de vol et oscillation verticale

Chaque pas se décompose en un temps d’appui au sol et un temps de vol. Ces deux phases ne sont pas de simples durées descriptives : elles renseignent sur les ressources du coureur, sa stratégie mécanique et son coût énergétique.

L’oscillation verticale du centre de masse est répartie entre ces deux temps. Environ deux tiers de cette oscillation se produisent pendant l’appui, via l’affaissement du système au contact du sol, et un tiers pendant le vol. Cette distinction permet d’affiner l’interprétation clinique. Une oscillation verticale importante n’a pas la même signification selon qu’elle provient surtout de l’amortissement à l’appui ou d’un temps de vol très marqué.

L’enjeu n’est pas d’éliminer toute verticalité. Une certaine oscillation est nécessaire, notamment pour permettre le retour de la jambe libre vers l’avant. En revanche, une verticalité excessive peut témoigner d’un manque de vélocité de retour de jambe, d’un défaut de giration pelvienne, d’un manque d’extension de hanche ou d’une organisation motrice peu économique.

En pratique, chez un coureur présentant une oscillation verticale supérieure à 10 cm, il peut être pertinent de ne pas conclure trop vite à un simple “excès de rebond”, mais d’explorer les causes sous-jacentes : contrôle du bassin, vitesse de retour de jambe, coordination bras-tronc, capacité de propulsion, ou encore stratégie de stabilisation.

Le duty factor comme indicateur global

Le duty factor correspond au rapport entre le temps d’appui et le temps total du cycle de pas. À la marche, il est proche de 0,5. En course, plus le coureur est économique, plus ce ratio tend à diminuer, souvent vers des valeurs de 0,2 à 0,3.

Ce paramètre permet de caractériser de manière synthétique la place relative de l’appui et du vol dans la stratégie de course. Il ne doit toutefois pas être interprété hors contexte : son sens dépend de la vitesse, du niveau du coureur et du reste du pattern.

Économie de course et erreurs d’interprétation fréquentes

Plus le temps d’appui est court, meilleure est l’économie… sous conditions

L’économie de course dépend en grande partie de la capacité à produire de la force pendant un temps d’appui limité. À vitesse donnée, un temps d’appui plus court est généralement associé à une meilleure économie. Mais cette observation doit être maniée avec prudence : un temps d’appui réduit n’est pas toujours un objectif thérapeutique direct. Encore faut-il que le coureur possède les ressources pour le tolérer.

Fabien Gautheron rappelle d’ailleurs un point souvent mal compris : à des allures comprises entre 10 et 15 km/h, les temps de contact au sol restent généralement supérieurs à 200 ms. On ne se situe donc pas dans une pliométrie “pure”, classiquement définie entre 100 et 200 ms. En dessous de 15 km/h, il s’agit davantage d’une mécanique de rebond dépendante des propriétés myofasciales et de la raideur active musculo-tendineuse que d’un fonctionnement réellement pliométrique.

Cette précision est très utile en rééducation. Elle évite d’utiliser le mot “pliométrie” à tort et permet de mieux cibler le travail : selon l’allure, l’objectif peut être moins de développer une qualité nerveuse explosive que d’améliorer la raideur active et la restitution élastique du système.

Le mythe des 180 pas par minute

La masterclass critique clairement le dogme des 180 pas par minute, largement diffusé dans le monde de la course. Cette recommandation est issue d’une lecture abusive des observations faites par Jack Daniels sur des coureurs élites. Le constat qu’un grand nombre d’entre eux couraient autour de cette cadence n’autorise en rien à en faire une norme universelle.

La littérature ne soutient pas l’idée qu’une cadence fixe, indépendante de la vitesse, serait souhaitable. Au contraire, cadence et longueur de pas augmentent ensemble avec la vitesse, et leur relation évolue selon les allures. À faible vitesse, imposer 180 pas par minute peut devenir contre-productif et même pathogène.

En pratique, cette critique a des conséquences concrètes. Chez un coureur en rééducation sur tapis roulant, si l’on cherche à modifier la cadence, il faut impérativement contrôler la vitesse. Sinon, le patient modifie souvent spontanément les deux variables à la fois, rendant l’intervention difficile à interpréter.

Le message clinique est clair : on ne prescrit pas une cadence absolue. On observe une cadence dans un contexte donné et, si on la modifie, on doit savoir pourquoi, à quelle vitesse et avec quel objectif mécanique ou symptomatique.

La phase d’appui : freinage, équilibration et propulsion

La phase d’appui peut être divisée en deux grands temps : une phase initiale de freinage et d’équilibration, puis une phase de propulsion. Cette distinction est essentielle pour comprendre les limites du coureur.

Fabien Gautheron insiste sur un principe simple mais très opérant : on ne propulse jamais autant que ce qu’on est capable de freiner. En d’autres termes, la qualité de la propulsion dépend d’abord de la capacité du système à accepter, contrôler et stabiliser la charge au sol.

C’est un point de raisonnement clinique particulièrement fécond. Lorsqu’un temps d’appui est long, la tentation peut être d’y voir immédiatement un déficit de propulsion. Or le facteur limitant est souvent en amont : difficulté à freiner, instabilité, manque de contrôle de l’alignement, déficit de confiance ou d’équilibration. Dans ce cas, chercher à “pousser plus” sans améliorer la capacité de freinage revient à ignorer la contrainte principale.

À vitesse constante, les forces de freinage et de propulsion s’équilibrent globalement. En accélération ou en montée, les exigences propulsives augmentent. En décélération ou en descente, les contraintes de freinage deviennent plus importantes. Cela signifie que la course à pied peut être utilisée comme exercice de renforcement, mais pas de façon homogène : la direction de la contrainte dépend du contexte mécanique.

Force de réaction au sol : un indicateur à contextualiser

La force de réaction au sol, notamment dans sa composante verticale, a longtemps été surinterprétée dans l’analyse du coureur. Fabien Gautheron rappelle que la littérature actuelle ne permet pas d’en faire, à elle seule, un prédicteur robuste de blessure. Sa signification dépend du contexte étudié, du profil du coureur, de son âge, de sa vitesse, de sa stratégie de pose de pied et des autres paramètres associés.

Cette prudence est importante face à certains discours commerciaux, qu’ils viennent de la chaussure ou de certaines approches de formation, qui présentent la gestion de l’impact vertical comme la clé principale de la prévention.

À ce jour, les facteurs les mieux soutenus pour le risque de blessure restent surtout les erreurs d’entraînement, l’IMC et les antécédents de blessure (Videbæk et al., 2015 ; dans la masterclass, référence faite à une étude de 2014 attribuée à Sarah Giandolini, sans identification suffisamment certaine pour être citée formellement ici).

Le message clinique n’est donc pas d’abandonner l’analyse mécanique, mais de la replacer à sa juste place. Une mécanique donnée ne devient problématique que si elle dépasse les capacités d’adaptation du coureur ou si elle s’inscrit dans une charge mal gérée.

Le modèle à double axe de Van Hooren : une grille de lecture clinique

Le modèle présenté dans la masterclass repose sur deux axes principaux. L’axe horizontal renvoie essentiellement à la cadence et à la longueur de pas. L’axe vertical reflète davantage l’organisation du temps d’appui, du temps de vol et du déplacement vertical.

Ce “dual axis framework” permet de situer le coureur dans un espace fonctionnel et d’identifier des tendances de course. L’intérêt clinique du modèle n’est pas de figer le coureur dans une case, mais de comprendre quelles ressources dominent sa stratégie actuelle et quelles structures risquent d’être sursollicitées.

Fabien Gautheron propose d’utiliser ce ciblage à plusieurs allures, notamment à une vitesse de confort et à une vitesse d’inconfort. Cette stratégie est particulièrement pertinente : elle permet d’observer non seulement la position du coureur sur le graphique, mais aussi sa capacité à s’y déplacer. Or cette mobilité d’un cadran à l’autre renseigne probablement davantage sur l’adaptabilité que la photographie prise à une seule allure.

Les grands profils de coureurs

Le coureur “stick”

Le coureur stick présente un temps d’appui long, une faible oscillation verticale de vol et une forte composante verticale liée à l’amortissement. Il subit donc des contraintes verticales importantes pendant une durée relativement longue. Le temps sous tension est élevé, avec des forces dirigées surtout pendant l’appui.

Cliniquement, ce profil est susceptible de davantage charger les structures proximales et antérieures, notamment dans les douleurs antérieures du genou. La dépense énergétique est principalement métabolique, la raideur du système est faible et la propulsion constitue souvent le facteur limitant.

Chez ce coureur, augmenter artificiellement la cadence peut parfois améliorer certains symptômes, mais Fabien Gautheron met en garde contre les interventions superficielles. Si la force de propulsion reste insuffisante, le changement de cadence risque de ne produire qu’un effet transitoire. L’intervention pertinente consiste alors à développer les ressources propulsives plutôt qu’à corriger seulement le symptôme cinématique.

Le coureur “hop”

Le coureur hop se situe à l’opposé sur l’axe vertical. Il présente une forte tendance verticale, avec une cadence élevée et un duty factor bas ou moyen. Il “rebondit” davantage qu’il n’avance horizontalement.

Ce profil peut traduire une faible propulsion horizontale, un défaut de retour de jambe, une extension de hanche insuffisante ou une stratégie motrice influencée par la consigne de cadence élevée. Fabien Gautheron souligne que ce profil est devenu plus fréquent avec la diffusion du dogme des 180 pas par minute, en particulier chez des coureurs qui adoptent une cadence très élevée à des allures pourtant modestes.

En pratique, ce type de coureur mérite souvent une analyse de la composante horizontale de la propulsion, du contrôle pelvien et de la mobilité-extension de hanche. La simple observation d’un “rebond excessif” ne suffit pas : il faut comprendre ce que le coureur compense par cette verticalité.

Le coureur “push”

Le coureur push présente un faible temps de vol, une foulée rasante et une propulsion prolongée mais peu efficace. Il évoque ce que certains auteurs ont décrit comme une forme de “grounded running”, même si ce terme est aujourd’hui discuté.

Ce profil se retrouve fréquemment chez les coureurs débutants, peu élastiques, qui produisent peu de force propulsive et s’appuient surtout sur une progression “roulée” sous le pied. Leur style est souvent sécuritaire, peu aérien, peu rebondissant.

Cliniquement, ces coureurs sont souvent limités par leurs ressources musculaires et métaboliques plus que par leurs ressources élastiques. Le défi ne consiste pas seulement à les rendre plus rapides, mais à faire émerger progressivement des qualités de restitution élastique sans créer de surcharge tendineuse.

Le coureur “bounce”

Le coureur bounce est fortement dépendant de sa stiffness et de ses qualités élastiques. Son énergie provient largement de la restitution tendino-fasciale. Il présente une grande capacité à générer de la propulsion, une oscillation de vol marquée et un rendement énergétique élevé.

Ce profil nécessite en revanche une excellente capacité d’équilibration en vol pour exploiter pleinement ses qualités élastiques. Il est souvent performant, mais potentiellement exposé aux pathologies tendineuses si la charge dépasse les capacités d’adaptation du système.

En clinique, ce type de profil impose de raisonner avec finesse. Une stratégie très élastique peut être extrêmement efficiente, mais elle repose sur des tissus très sollicités. Le travail de prévention ne consiste alors pas à “corriger” le style, mais à sécuriser les volumes, les intensités, les transitions et les temps d’adaptation.

Comment utiliser ce modèle en pratique clinique

Relier le profil observé aux ressources sous-jacentes

Selon Fabien Gautheron, l’axe horizontal du modèle reflète surtout les ressources neuromusculaires, tandis que l’axe vertical renseigne davantage sur les ressources myofasciales et la capacité de rebond.

Cette distinction est très utile pour orienter l’examen. Si un coureur présente une limitation sur l’axe horizontal, il peut être pertinent d’explorer ses capacités de propulsion, sa production de force, sa coordination et ses qualités neuromusculaires. Si la limitation se situe surtout sur l’axe vertical, on investiguera davantage les qualités de raideur active, de restitution élastique, de contrôle en vol et d’organisation myofasciale.

Cette lecture permet aussi de mieux planifier la progression. Les composantes neuromusculaires sont souvent modifiables relativement rapidement, en quelques semaines. À l’inverse, les adaptations myofasciales et tendineuses demandent un temps beaucoup plus long, de l’ordre de plusieurs mois. Cette différence temporelle doit impérativement être expliquée au coureur pour éviter les attentes irréalistes.

Positionner le coureur, puis observer ses déplacements

Le profilage ne doit pas être une étiquette figée. Ce qui intéresse le clinicien, c’est la façon dont le coureur se déplace dans le système selon la vitesse, la fatigue, le terrain, la chaussure ou les consignes techniques.

Un coureur capable d’occuper plusieurs zones du graphique avec fluidité dispose probablement d’une meilleure adaptabilité. À l’inverse, un coureur coincé dans une seule stratégie, même performante, peut devenir fragile dès que les contraintes changent.

En pratique, cela invite à tester plusieurs conditions : allure facile, allure soutenue, fatigue, montées, descentes, variations de chaussures. L’objectif est moins de trouver un “bon” style que de repérer les marges de manœuvre du système.

Profil de course et localisation des contraintes

Le modèle permet également d’anticiper les zones de surcharge préférentielle. De manière générale, les coureurs à petits pas et cadence élevée tendent à surcharger davantage les structures distales, notamment le pied, la cheville et le mollet. Les coureurs à grands pas chargent davantage les structures proximales comme le genou, la hanche et parfois le rachis.

Cette lecture éclaire certaines consignes classiques. Augmenter la cadence peut soulager un genou douloureux en réduisant certaines contraintes proximales, mais cette stratégie peut simultanément augmenter les contraintes sur le complexe suro-achilléo-plantaire. À l’inverse, réduire la cadence ou allonger la foulée peut déplacer la contrainte vers le genou et la hanche.

L’axe vertical apporte une couche supplémentaire d’interprétation. Les coureurs avec des temps de vol importants et une forte dépendance élastique sollicitent davantage les tissus tendineux et les structures myofasciales. Les coureurs plus “terrés”, moins rebondissants, sont davantage limités par les ressources musculaires et métaboliques.

Cette logique est particulièrement utile lorsqu’un coureur cherche à modifier son style pour gagner en économie ou en performance. Le changement de pattern peut déplacer brutalement les contraintes vers des tissus qui n’y sont pas préparés. C’est souvent à ce moment que surviennent les tendinopathies ou les douleurs de transition.

Prévention des blessures : une question d’exposition plus que de style idéal

Fabien Gautheron rappelle que 80 % des blessures du coureur relèvent d’un phénomène d’overuse : trop de contraintes, ou pas assez de récupération. Cette idée doit rester au centre du raisonnement clinique.

Le profil de course n’est pas en soi une cause de blessure. Il représente une manière particulière de répartir les contraintes. Une stratégie devient problématique lorsqu’elle excède les capacités d’adaptation du coureur, lorsqu’elle est imposée trop brutalement, ou lorsqu’elle s’associe à une charge mal dosée.

Ainsi, le profilage peut aider à faire de la prévention non pas en identifiant un style “dangereux”, mais en repérant les zones de vulnérabilité liées au pattern actuel du coureur. Cela permet de mieux choisir les exercices, les progressions, les terrains, les volumes et les intensités.

La place du terrain, de l’entraînement et du chaussage

La manière dont un coureur s’entraîne construit progressivement son profil. Courir toujours sur piste, toujours sur route ou toujours sur chemin ne développe pas les mêmes ressources. Le terrain agit comme un stress spécifique qui façonne les solutions motrices disponibles.

Le chaussage participe aussi à cette organisation. Fabien Gautheron insiste sur le fait que la chaussure ne doit pas être pensée comme un élément forcément délétère, mais comme un outil susceptible d’influencer la mécanique, les contraintes et parfois la rééducation. Son effet doit être interprété dans le cadre plus large du système coureur-environnement-charge.

Conclusion

Le profilage du coureur à pied constitue un outil intéressant pour enrichir l’analyse clinique, à condition de ne pas le transformer en système normatif. La masterclass de Fabien Gautheron montre bien que l’objectif n’est pas de dire comment il faudrait courir, mais de comprendre comment un coureur s’organise à une vitesse donnée, à partir des ressources dont il dispose.

Le modèle inspiré de Van Hooren et al. (2021) offre une grille de lecture utile pour situer le coureur selon deux axes principaux, relier son pattern à ses ressources neuromusculaires et myofasciales, et anticiper les zones de surcharge probables. Son intérêt clinique est réel, notamment pour orienter l’examen, guider la rééducation, expliquer les blessures et planifier les adaptations.

Le point central à retenir est sans doute celui-ci : il vaut mieux rechercher un coureur adaptable qu’un coureur seulement adapté. En pratique, cela signifie développer non seulement les qualités nécessaires à la performance visée, mais aussi une diversité de ressources permettant au système de tolérer la variabilité des contraintes. C’est probablement dans cette capacité d’adaptation, plus que dans la recherche d’un style idéal, que se joue une grande partie de la santé du coureur.

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