
Pierre-Loup Mercier
MSc, kinésithérapeute DE, formateur, spécialisé dans la pédagogie et la prise en charge des patients douloureux chroniques

La prise en charge des cervicalgies représente un défi clinique majeur en raison de l’hétérogénéité des présentations et des mécanismes sous-jacents. Dans cette Masterclass, Pierre-Loup Mercier et Thibaut Theresy proposent une approche structurée permettant d’orienter le raisonnement clinique depuis l’analyse des symptômes jusqu’au choix d’un traitement ciblé et individualisé. L’objectif n’est pas de réduire le patient à une seule étiquette diagnostique, mais de construire une stratégie thérapeutique cohérente et évolutive.
Les intervenants insistent sur l’intérêt d’associer plusieurs modèles de classification afin d’enrichir l’analyse clinique.
La classification par déficit, proposée dans les recommandations JOSPT 2017, constitue un premier repère clinique. Elle distingue quatre grandes catégories : les déficits de mobilité, les déficits de coordination motrice, les douleurs irradiantes et les céphalées cervicogéniques. Chaque catégorie oriente vers des intentions thérapeutiques spécifiques, facilitant la planification du traitement.
L’approche patho-anatomique complète cette analyse en s’intéressant aux structures potentiellement impliquées, telles que les articulations zygapophysaires, les disques intervertébraux, les structures musculaires ou le tissu nerveux. Toutefois, les experts rappellent que la corrélation entre imagerie et symptomatologie reste limitée. Une structure peut être source de douleur en l’absence d’anomalie visible, ce qui impose une interprétation prudente des examens complémentaires.
Enfin, le modèle MDT (Mechanical Diagnosis and Therapy) permet de catégoriser les patients selon leur réponse mécanique à l’examen clinique. Cette approche dynamique offre des informations précieuses sur l’évolution potentielle des symptômes et la direction thérapeutique à privilégier.
Au-delà de l’identification structurelle, la personnalisation de la prise en charge repose sur l’analyse fine du phénotype douloureux. L’algorithme SIN permet d’évaluer la sévérité, l’irritabilité et la nature de la douleur. L’intensité et l’impact fonctionnel guident l’exposition thérapeutique, tandis que le niveau d’irritabilité influence la tolérance aux tests et aux exercices. La nature de la douleur, qu’elle soit nociceptive, neuropathique ou nociplastique, oriente également les stratégies de traitement.
Les facteurs pronostiques occupent une place centrale dans la récupération fonctionnelle. Les croyances du patient, son niveau de catastrophisation, sa kinésiophobie, mais aussi ses habitudes de vie comme le sommeil ou le niveau d’activité physique influencent fortement l’évolution clinique. L’autoefficacité apparaît comme un déterminant majeur du pronostic, soulignant l’importance de l’éducation thérapeutique et du renforcement du sentiment de contrôle du patient.
Après l’exclusion des drapeaux rouges et l’analyse des interactions régionales, notamment avec l’épaule, les intervenants proposent un algorithme reposant sur trois profils cliniques principaux.
Le premier profil correspond aux problématiques de charge, fréquemment associées aux structures articulaires postérieures ou aux syndromes myofasciaux. Les douleurs facettaires sont généralement reproduites lors des mouvements d’extension et de rotation homolatérale et peuvent être identifiées par la palpation segmentaire. Les syndromes myofasciaux, quant à eux, sont caractérisés par une reproduction de la douleur lors de la contraction, de l’étirement ou de la palpation musculaire, notamment au niveau du trapèze supérieur ou de l’élévateur de la scapula.
Le deuxième profil regroupe les douleurs irradiantes. Il est essentiel de différencier les douleurs référées somatiques, issues de structures musculo-articulaires, des atteintes nerveuses. La radiculalgie correspond à une douleur neuropathique sans déficit neurologique, tandis que la radiculopathie s’accompagne de pertes fonctionnelles objectivables telles qu’une diminution de force, des troubles sensitifs ou des modifications réflexes. La mécanosensibilité nerveuse représente une autre entité fréquente, dans laquelle le nerf devient sensible à sa propre mise en tension, parfois en l’absence d’atteinte radiculaire.
Le troisième profil concerne les déficits de coordination motrice, souvent observés après un traumatisme cervical ou dans les cervicalgies chroniques. Ces patients décrivent fréquemment une sensation de tête lourde et une fatigabilité cervicale. Cliniquement, on observe une inhibition des fléchisseurs cervicaux profonds avec une suractivation des muscles superficiels. L’évaluation repose notamment sur le test de flexion cranio-cervicale et sur les tests de proprioception cervicale.
Les intervenants illustrent leur approche par plusieurs situations cliniques. Chez un patient présentant une perte de force de préhension associée à des irradiations, la présence d’un déficit neurologique oriente vers une radiculopathie. Une patiente décrivant une raideur matinale et des douleurs majorées en extension et rotation évoque davantage une surcharge des processus articulaires postérieurs. Enfin, chez une patiente sédentaire présentant une sensation de tête lourde, un déficit de coordination motrice ou un syndrome myofascial doit être envisagé.
La réalité clinique dépasse souvent les classifications strictes. De nombreux patients présentent des tableaux mixtes associant plusieurs mécanismes douloureux. L’intérêt de cet algorithme réside dans sa capacité à structurer le raisonnement clinique tout en conservant une flexibilité permettant d’adapter la prise en charge à l’évolution du patient.
Cette approche offre aux kinésithérapeutes un cadre décisionnel clair, favorisant une orientation thérapeutique pertinente dès les premières séances et facilitant l’individualisation des stratégies de rééducation.
Pour aller plus loin et accéder à des explications plus détaillées, ainsi que des démonstrations en vidéo, nous vous invitons à consulter la Masterclass complète sur Fullphysio. Ce contenu n'est qu’un résumé de la vidéo originale.




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