
Thibault Theresy
Kinésithérapeute du sport, Préparateur physique, Msc

Face à un patient présentant une cervicalgie associée à des irradiations dans le membre supérieur, le raisonnement clinique doit être rigoureux et structuré. L’enjeu est double : exclure une pathologie grave nécessitant une redirection médicale, puis identifier avec précision la structure en cause afin d’orienter la prise en charge.
Dans cette Masterclass, retrouvez une démarche progressive, centrée sur la sécurité, la différenciation diagnostique et l’examen neurologique de précision.
Avant toute manipulation ou test spécifique, l’évaluation des signes de gravité est indispensable.
La myélopathie cervicale doit être suspectée notamment chez les patients de plus de 45 ans présentant des troubles de la marche, une maladresse des mains ou des chutes inexpliquées. En pratique, les tests de Babinski, de Hoffman et le réflexe du supinateur inversé constituent des repères essentiels. Un seul test positif peut suffire à orienter vers une atteinte centrale.
Les névralgies amyotrophiantes doivent être évoquées devant des douleurs initiales extrêmement intenses, souvent post-virales, suivies d’une amyotrophie rapide de la ceinture scapulaire.
Un processus tumoral, notamment des métastases ou un syndrome de Pancoast-Tobias, impose une vigilance particulière en cas d’altération de l’état général ou de syndrome de Claude Bernard Horner (ptosis, myosis).
Cette étape de triage conditionne la sécurité du patient et la légitimité de la prise en charge kinésithérapique.
La topographie de la douleur ne permet pas, à elle seule, de trancher entre une origine cervicale et une pathologie d’épaule.
L’anamnèse reste déterminante pour identifier des antécédents spécifiques ou des facteurs déclenchants orientant vers l’une ou l’autre région. Les tests cliniques d’épaule doivent être réalisés systématiquement pour confirmer ou exclure cette hypothèse.
Il est également essentiel de garder à l’esprit que les deux pathologies peuvent coexister, ce qui complexifie l’analyse mais ne doit pas conduire à un raisonnement simpliste.
La précision diagnostique repose sur la distinction entre trois grandes entités cliniques.
Il s’agit d’une douleur projetée d’origine musculosquelettique (disque, facettes articulaires, muscles) sans atteinte nerveuse.
Le signe clé est la reproduction de la douleur lors de la mise en contrainte de la structure impliquée : palpation, étirement, contraction ou mouvements combinés comme l’extension associée à une inclinaison homolatérale.
Le tableau est typiquement nociceptif, sans déficit neurologique associé.
Dans ce cas, l’enveloppe du nerf est sensibilisée, rendant le nerf douloureux lors de son étirement ou de sa mise en tension.
L’examen repose sur les tests neurodynamiques des membres supérieurs (ULNT pour les nerfs médian, radial et ulnaire) ainsi que sur la palpation des troncs nerveux.
Un élément essentiel est la différenciation structurelle : modifier la tension à distance, par exemple au niveau cervical, pour observer si cela modifie la douleur au bras. Cette étape permet de distinguer une tension nerveuse d’une tension musculaire et renforce la validité du test.
Le syndrome radiculaire correspond à une atteinte de la racine nerveuse, qu’elle soit mécanique (compression) ou inflammatoire (composante chimique).
La radiculalgie correspond à un gain de fonction douloureux. La douleur est neuropathique, décrite comme brûlure, décharge électrique ou fourmillement. Des outils comme le DN4 ou le PND peuvent appuyer l’analyse. Cliniquement, la douleur au bras est souvent plus intense que celle au cou.
La radiculopathie, quant à elle, correspond à une perte de fonction neurologique. Elle traduit une altération de la conduction nerveuse. Il est important de rappeler qu’une disparition soudaine de la douleur peut paradoxalement être un signe d’aggravation, traduisant une anesthésie du nerf.
Dans le cadre d’une suspicion de radiculopathie, la triade classique reste indispensable.
La sensibilité doit être évaluée au-delà du simple toucher léger. Le testing thermo-algique (piqué-touché, température) permet d’explorer les petites fibres, souvent atteintes en premier.
La motricité doit être examinée selon les myotomes C5 à T1. Le “Break Test” consiste à tenter de rompre la résistance du patient en position neutre. Une faiblesse progressive comparativement au côté sain constitue un signe d’atteinte.
Les réflexes ostéo-tendineux doivent être analysés avec précision. Une hyporéflexie oriente vers une atteinte radiculaire périphérique, tandis qu’une hyperréflexie évoque une atteinte centrale, notamment dans un contexte de myélopathie.
Cet examen neurologique conditionne le suivi et le pronostic.
Le mouvement constitue un outil central, tant pour le diagnostic que pour la modulation des symptômes.
Les mouvements répétés, inspirés du MDT, comme la rétraction cervicale, permettent de rechercher une centralisation de la douleur. La migration des symptômes vers la région cervicale est un facteur de bon pronostic.
Certaines positions cervicales peuvent provoquer une ischémie transitoire de la racine nerveuse. Tester des positions maintenues, comme une flexion prolongée, peut aider à reproduire et comprendre les symptômes irradiants.
Enfin, des stratégies de modulation non spécifiques peuvent être utilisées. L’exercice aérobie, qu’il soit de basse ou haute intensité, ainsi que des exercices distaux comme les squats, peuvent parfois réduire rapidement l’irradiation par un effet systémique.
Le pronostic des syndromes radiculaires est généralement favorable. Environ 84% des patients évoluent vers une guérison à trois ans sans chirurgie. Toutefois, la récupération reste lente et progressive.
Le rôle du kinésithérapeute ne se limite pas à la diminution de la douleur. Il consiste à surveiller et documenter la restauration de la fonction neurologique, à ajuster la charge progressivement et à accompagner le patient dans un processus de récupération souvent long mais globalement positif.
Cette démarche structurée, allant du triage des red flags à l’examen neurologique fin, permet d’orienter la prise en charge avec précision, sécurité et pertinence clinique.
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